Épaves en péril, un projet pour sauver les épaves

Nous l’avons évoqué lors de notre article « Le Trésor des Épaves », il y a plusieurs millions d’épaves englouties dans les mers et les océans du globe. Parmi-elles, beaucoup d’épaves de guerre laissant dans leurs ventres les vestiges de la folie humaine. Pour beaucoup, tout est y encore  : vaisselles, chars, canons, avions, munitions, ossements, voitures etc. Sur ces carcasses se sont développées des microcosmes de vie qui ont transformés ces épaves monochromes en des habitats multicolores. Certains sites sont devenus des sanctuaires que seuls les plongeurs peuvent visiter. Si ces épaves sont avant tout des cimetières, aujourd’hui elles sont aussi devenues des lieux de vie pour la faune et la flore. Néanmoins, les épaves sont en grand danger, notamment pour les épaves de guerre qui en représentent un grand nombre, elles risquent de s’effondrer à cause de la corrosion, tuant la vie qui les recouvre et libérant le pétrole qui stagne dans les cuves depuis 75 ans. Certaines d’ailleurs ont déjà commencées à fuir, comme à Chuuk en Micronésie. Des catastrophes écologiques prévisibles sont à venir si nous ne faisons rien pour protéger nos épaves.

Épave Le Sagona dit Le Grec, il saute sur une mine le 3 décembre 1945

Qu’est-ce qu’une épave ?

Précisons d’abord que les principales causes des naufrages sont l’acte de guerre, l’erreur humaine ou les conditions météorologiques. Dès le moment ou la structure disparaît de la surface de la mer pour s’enfoncer jusqu’à trouver le fond sablo-vaseux qui va la stopper et l’immobiliser, alors l’épave naît et dans le vacarme de la mort surgit souvent une autre vie. Désormais immobile, silencieuse pour l’éternité, elle représente une opportunité pour un environnement qui était peut-être jusqu’à présent uniforme et morne, un substrat dur inattendu, un mastodonte métallique avec des abris. Dès lors petit à petit, l’armature de l’épave va créer des échanges avec le milieu marin. C’est d’abord le site du naufrage qui va définir son environnement, la nature du fond, la profondeur, la proximité d’un récif aura également une importance sur la colonisation de l’épave qui va commencer très rapidement. Des particules organiques et des communautés de micro-organismes vont d’abord s’installer et recouvrir la tôle en formant un biofilm qui va attirer d’autres organismes, des algues et des animaux qui vont se fixer et recouvrir l’épave. Les poissons qui vivent à proximité vont être attirés par cette nouvelle vie ainsi que leurs prédateurs pélagiques. Grâce à l’épave, un nouveau site de vie s’est créé et s’est organisé. La structure en dur a permis aux organismes de se fixer, ce qu’ils ne pouvaient pas faire avant sur le fond sableux ou vaseux.

Que représente une épave ?

C’est d’abord un patrimoine, son histoire, sa tragédie doivent rester et demeurer dans les mémoires collectives. C’est aussi un royaume pour la faune et la flore qui grâce à elle, va développer un écosystème et une biodiversité dans un environnement spécifique et c’est enfin une opportunité pour la population locale qui va développer une économie en créant des emplois pour accueillir les plongeurs. Patrimoine, environnement et économie sont les trois aspects indissociables de la vie d’une épave. Sans son histoire, l’épave n’existe pas, sans biodiversité, il n’y a pas d’économie et son patrimoine tombe dans l’oubli. Vous l’aurez compris, si l’une de ces caractéristiques se dégrade, ce sont les trois pans qui vont se dégrader. Alors une épave a besoin de vie et de protection.

Les 3 aspects indissociables pour la protection d’une épave

Selon les propriétés de sa construction, une épave ne va pas se détériorer de la même manière si elle est en fer, en bois ou en plastique. De même, si elle gît dans une eau froide, chaude ou tempérée, à l’abri du courant ou pas, à des profondeurs plus ou moins importantes, les matériaux ne se consumeront pas à la même vitesse. Les tôles des épaves s’amincissent lentement, petit à petit elles se tassent puis un jour les structures cèdent et l’épave s’effondre sur elle-même, tuant la vie qui s’y était installée et libérant le pétrole stagnant dans les cuves. Rappelons-le, si l’un des aspects se détériore, ce sont les trois aspects qui en pâtissent. Alors comment faire pour protéger les épaves et arrêter la corrosion ?

Le projet SOS, une première en Europe

C’est tout l’enjeu d’une équipe de chercheurs qui se sont réunis afin de travailler ensemble sur le projet SOS (Save our shipwreck “Sauvons nos épaves”). Cette étude qui va durer quatre ans a pour objectif d’arrêter la corrosion des épaves en France afin de préserver la biodiversité, le patrimoine et l’économie locale qui en découle. Deux épaves ont été choisies dans deux mers différentes, la première en Manche et la deuxième en Méditerranée. Le précurseur de ce projet, Laurent URIOS, docteur en biologie, ingénieur de recherche à l’université de Pau et des Pays de l’Adour, président de l’association pour la sauvegarde du patrimoine des épaves des Pyrénées-Orientales (ASPEPO), nous explique que l’équipe veut étudier la possibilité d’installer sur les deux épaves une protection qui arrêterait la corrosion. L’idée n’est pas nouvelle mais en revanche le projet SOS est une première en Europe d’où son importance. Si l’équipe atteint ses objectifs, le protocole que l’équipe aura mis en place pourra s’étendre à d’autres épaves qui sont également en grand danger.

Stopper la corrosion

Il y a deux possibilités techniques pour arrêter la corrosion d’une épave que les chercheurs doivent étudier avant de décider laquelle appliquer. La première est la pose d’anodes sacrificielles comme sur un bateau et la deuxième est l’installation d’un courant très basse tension que l’on nomme courant imposé. Le principe d’une anode sacrificielle est de protéger électriquement de la corrosion les coques des navires par échange d’ions. Mais cette méthode comporte plusieurs inconvénients, le premier est que sa durée de vie est limitée, il faudrait donc prévoir le changement périodique de toutes les anodes de l’épave à protéger. Le deuxième inconvénient majeur est la constitution même de l’anode qui inclut des métaux associés pouvant poser des problèmes de toxicités pour l’environnement. Une fois dans l’eau de mer, l’anode relargue ces métaux au fur et à mesure de sa dégradation. Selon la taille de l’épave il faudrait probablement plusieurs tonnes d’anodes pour avoir une efficacité optimale, cela veut dire que ce sont plusieurs tonnes de métaux qui seraient libérées dans l’environnement immédiat de l’épave avec des conséquences sur l’écosystème qui ne seraient pas à négliger. Ce problème est valable également pour tous les bateaux qui circulent sur les mers et les océans et ça peu de personnes en parlent.

Photo d'une anode sacrificielle
Anode sacrificielle

La deuxième possibilité technique est l’installation d’un système de courant imposé. Le principe est de câbler l’épave et de relier ce câble à une bouée en surface portant un petit panneau solaire qui produirait un courant de très basse tension. Avec ce système, il n’y a plus de problème de relargage des métaux, il faut cependant pouvoir implanter la bouée et l’entretenir. Autre avantage, cette bouée pourrait être utilisée pour l’amarrage des bateaux de plongeurs, évitant ainsi le mouillage potentiellement dégradant sur l’épave. Enfin, le bout reliant la surface à l’épave permettrait également de sécuriser les plongeurs en leur permettant de descendre directement sur celle-ci et améliorer la sécurité à la remontée lors des paliers de décompression.

Ce projet unique rassemble trois partenaires scientifiques et un partenaire privé. Les chercheurs du Laboratoire Archéomatériaux et Prévision de l’Altération du CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique) vont faire une description des couches de corrosion présentes sur l’épave pour ensuite les étudier et comprendre comment le phénomène se produit. La DRASSM (Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines) s’occupe des questions archéologiques et patrimoniales. L’Institut des Sciences Analytiques et Physico-Chimie pour l’Environnement et les Matériaux de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour réalisera les études concernant les interactions entre la biodiversité et les matériaux ainsi que les questions de relargage de composés dans l’environnement. Enfin, la société A-CORROS est spécialisée dans le diagnostic d’objets et d’ouvrages métalliques ainsi que dans la mise en place de procédés de protection contre la corrosion. Le projet SOS est financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

Cette étude doit se dérouler en deux phases. La première partie est consacrée au diagnostic de l’état des épaves avec prélèvements d’échantillons de tôles et de sédiments. Les échantillons de tôle permettront de réaliser les diagnostics physico-chimiques et biologiques. L’analyse des sédiments va montrer si des composés relargués par les épaves ont été piégés par les sédiments depuis le naufrage. La seconde phase sera la mise en place et l’évaluation de l’efficacité d’un protocole de protection contre la corrosion qui aura été paramétré en fonction de tous les résultats acquis au cours de la première étape du projet.

Toutes les épaves sont condamnées à disparaître un jour mais nous avons les moyens techniques et scientifiques de les protéger et les faire durer bien plus longtemps et préserver ainsi leur environnement, leur patrimoine et l’économie locale qui en découle. Alors faisons-le ! ÉLEAU va suivre ce projet.

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